code_galerie Chroniques de l"Humanité, Site Léon Rosenthal

 

 

Léon Rosenthal, militant, critique et historien d'art

Le Salon des Artistes Français. La peinture., L’Humanité, « L’Actualité artistique », 12 mai 1914, p. 4.

Je vous ai déjà dit l’ennui qui étreint bientôt celui qui s’engage dans ces quarante-trois salles, où sont entassés plus de deux mille tableaux. De temps en temps, des pages tapageuses, prétentieuses, destinées à aguicher le public ; une multitude d’œuvres peintes par des hommes qui ont appris un métier, qui le savent, qui sont capables de mettre correctement une scène en place et de la colorier sans dissonances : photographies agrandies, trompe-l’œil Les auteurs de ces morceaux insipides ont-ils ressenti jamais quelque émotion esthétique ? Je l’ignore ; ils sont, en tout cas, tout à fait incapables de communiquer leurs sensations ! On les appelle des artistes, mais s’ils méritent ce titre, il faudra qualifier d’écrivains tous ceux qui sont en état d’écrire une lettre sans faute d’orthographe ni barbarisme.

Pour trouver quelque intérêt à ces travaux, il faut renoncer à les regarder comme des œuvres d’art et s’amuser à la scène qu’ils décrivent, à l’anecdote ou à l’énigme qu’ils développent. Dix fois je me suis surpris, au cours de mes promenades, oubliant tout à fait que j’étais venu pour voir de la peinture et occupé par l’épisode historique ou par le drame domestique qui m’étaient proposés. Admirable résultat d’une exposition artistique qui, au lieu de faire naître le sens de la beauté, parvient à détourner de la délectation esthétique ceux qui y sont le plus disposés !

Il est trop visible qu’ici la peinture n’est qu’un moyen, un véhicule pour flatter les instincts et les passions d’un public ignorant, qui est étranger à l’art et redoute l’originalité. La manière de peindre importe peu, le sujet est tout et c’est pourquoi, cette année, tant de tableaux affectent des allures belliqueuses. Qu’importe la pauvreté du pinceau, quand on manifeste de si héroïques sentiments !

Pourtant, parmi ce désert bigarré, il y a de la vraie et de la bonne peinture. L’Éternel consentait à sauver Sodome si l’on y découvrait dix justes ; il y a plus de dix toiles estimables au Salon des Artistes Français. Quand, au milieu de salles indifférentes et mornes, on rencontre, tout à coup, un vrai morceau de facture, c’est une sensation violente et réconfortante : on s’était engourdi et brusquement l’on se réveille. C’est l’impression que j’ai éprouvée lorsque j’ai aperçu (salle 21) les barques que Jean Roque a décrites sous une lumière magnifique, avec une intensité, une verve généreuse, un sens incomparable de la technique et de la vie.

Les doléances que je viens de vous présenter ne sont pas neuves et je ne l’ignore point. Elles ne sont, hélas ! que trop justifiées. Elles vous expliquent qu’il serait tout à fait vain d’ouvrir une enquête générale sur les tendances actuelles de la peinture dans un Salon où l’art n’apparaît qu’exceptionnellement et comme un intrus.

Je vais donc simplement et sans plan d’ensemble, un peu au hasard, vous signaler quelques œuvres dignes d’attention, soit parce qu’elles sont véritablement magistrales, soit parce qu’elles décèlent des germes ou des promesses de talent.

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Le portrait de famille, par M. Cyprien Descudé, dont vous voyez ici une reproduction, est certainement la révélation la plus importante de ce Salon. Deviné, il y a peu d’années, par quelques critiques perspicaces, M. Descudé n’était encore connu que par un nombre restreint d’amateurs. Le succès qu’il remporte impose désormais son nom au public. Il y a, dans son œuvre, un bonheur et une simplicité de composition, une sincérité, une émotion discrète, un sentiment délicat et mélancolique avec lesquels s’accorde de la façon la plus intime une facture probe et large, sans fausses habiletés, sans artifices, facture d’une parfaite tenue, très homogène et toute de nuances. En peignant sa mère et ses sœurs, l’artiste a mis, dans son travail, le meilleur de lui-même, et comme des artistes illustres qui nous firent, à d’autres époques, de semblables confidences, comme Carrière et Fantin-Latour naguère, il nous a donné cette joie rare, en peinture, ainsi qu’en littérature, de nous mettre en communion non seulement avec son talent mais avec son âme.

Sans arriver à une semblable maîtrise, d’autres jeunes peintres ont su nous rendre sympathique la toile où ils groupaient leur famille, ainsi, M. Narbonne (22). D’autres ont fixé avec bonheur les traits d’une sœur, d’une amie ou d’une femme aimée. MM. Pougheon (1), Pascau (1), Strauss, Darrieux (26) ou Buisset n’ont pas copié leurs modèles avec indifférence. Les femmes portent ici leur sensibilité, ainsi Mlle Dumand (8) ou Mlle Jué (13), dans un portrait très délicat et très enveloppé. M. Ernest Laurent (28), par son portrait de famille et par son portrait de femme, affirme une fois de plus l’autorité d’un talent qui, longtemps isolé, commence à l’heure présente, à rayonner et qui impose, en réaction contre des effigies extérieures et bruyantes, l’étude psychologique, la traduction de la vie intime, l’amour d’un métier infiniment nuancé et hautainement sobre. M. Déchenaud porte, en ce genre, sa probité, son don de vitalité, sa puissance d’une franchise un peu brutale. Parmi les portraits d’enfants, je note ceux de M. Ivanovitch (4) et d’Estienne. Le très curieux et très vivant portrait par M. Lentz (18), le Vieux chasseur provençal de M. Quesnel (19 bis), les portraits artificiels mais très étudiés de MM. Joron (11) et Corabœuf (34), le groupe de M. Capelle (4) méritent encore de nous arrêter.

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Nous passerons rapidement, pressés par le temps, devant les paysages. Il en est de fort intéressants : neiges de MM. V. Charreton (21) et Fréquenez (1), Port Saint-Nicolas de M. Bonneton, impressions provençales de M. Ponchin (27), vues très solidement établies mais un peu froides de M. Grosjean (26) et avant tout, les poèmes toujours discrets et toujours émus de M. Pointelin (26). Nous noterons, en passant, la nature morte de Mme Corlin (8) et l’étude vigoureuse de M. Corlin (30). Nous admirerons sans insister davantage les peintres de l’Orient : Mlle Morstadt (12), MM. Cauvy (1 et 38), Dabadie (1), Dabat (42) qui évoquent l’Orient musulman, M. Assus (2), qui a noté d’une façon très personnelle des types juifs, M. Carrera (34) peintre vigoureux et âpre de l’Indochine, Miss Chamier (2), qui nous raconte l’enfance de Bouddha.

Nous donnerons un regard à M. Guillonnet (17), à qui la Sicile a suggéré des visions antiques. Nous ne discuterons pas le talent toujours tourmenté de M. Gontier (6) et, devant les toiles séduisantes ou décevantes de MM. Roganeau (23) et Jean Dupas (19 bis), lauréats du Prix de Rome, nous n’essaierons pas de deviner quels espoirs on peut fonder sur eux. Nous saluerons avec la même vitesse les études de nu de Mlles Delasalle (23), Marie Réol (21), Marguerite Delorme (1), M. Bédorez et je renoncerai à chicaner les peintres de la fantaisie, Clovis Cazes (6 et 33), Loys Prat (1), J.-G. Domergue (25), Max Bohm (30) sur l’usage qu’ils font de leurs qualités brillantes. Sacrifiant enfin M. Fouqueray (6), le seul de nos artistes qui sache vivifier une scène empruntée à l’histoire, nous ne nous accorderons quelque loisir que pour examiner les peintres qui, résolument, ont choisi comme objet de leurs travaux l’expression de la vie contemporaine.

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Ils y portent les tempéraments les plus opposés, les techniques les plus diverses. Tous, ils trouvent, dans le champ immense de la réalité, un aliment capable de nourrir et de fortifier leur talent. Ils font œuvre d’artistes véritables parce qu’ils ne copient pas avec une littéralité photographique et indifférente les spectacles qui leur sont offerts. Ils interprètent, ils élaborent des vérités qui les ont fortement émus. Ils nous intéressent d’autant plus que leur langage est plus personnel et ils sont d’autant plus vrais qu’ils ont apporté, dans leur transcription, plus de style.

En cet ordre, M. Henri Martin (6) domine. Chargé d’un panneau décoratif pour la salle de conciliation des accidents du travail, au Palais de Justice, il a pensé que nul sujet ne convenait mieux ici que la glorification du travail même. Il réconforte les victimes par la splendeur de l’œuvre à laquelle elles ont été sacrifiées et les recommande, par là même, au respect de leurs juges. Un chantier de construction, inondé par le soleil, est en pleine activité ; des ingénieurs discutent, un maître maçon consulte une épure, les compagnons ordonnent les pierres. C’est la vie même, fixée par un œil amoureux de lumière, de couleur vibrante, composée par un esprit qui sait dégager les choses mêmes en équilibre harmonieux. La main fut parfois plus puissante, plus ample : elle ne fut jamais plus légère. L’émotion humaine se subordonne au spectacle dans cette page décorative. Elle domine dans l’autre envoi de M. Henri Martin. Deux jeunes gens, deux paysans, les yeux dans les yeux, les mains dans les mains, engagent leur foi. La nature sourit à leur accord. C’est le printemps. Il y a là une poésie contenue, singulièrement sobre et intense, l’intuition dans un épisode particulier d’un geste éternel.

La vie apparaît souriante et fraîche à Mlle Blanche Camus (33). M. Balande (16 et 19 bis) la savoure avec une joie qui n’est pas sans ironie. M. Pierre (22 et 26) regarde avec une sympathie sans indulgence les fillettes et les garçons qu’il surprend dans leur goûter et dans leurs jeux. M. Berson (2) décrit une vieille cour avec une finesse mélancolique. En toutes ces toiles, le sentiment conduit l’artiste et lui dicte sa technique. D’autres peintres, et parmi les plus admirés, ne m’offrent pas au même degré cette unité et c’est parce qu’il me semble découvrir chez MM. Jonas (17) ou Adler (8) plus de virtuosité que d’émotion, que je suis moins attiré par leurs travaux. J’aimais mieux M. Jamois (1) chantre des ouvriers des Flandres, lorsque son métier était moins fleuri.

Quelques artistes ont tenté un grand effort. M. Tranchant a observé avec pitié des aveugles et essayé de synthétiser leurs joies. M. Manceaux (1) a raconté les suites tragiques d’une émeute ouvrière avec une véracité peut-être un peu étroite. M. Joëts (16), dans une toile immense, a décrit un enterrement de pauvre sans donner à son œuvre l’intensité expressive qu’il a visiblement recherchée. Je préfère des conceptions plus simples ; la scène intime de M. Cosson (11), le repassage de M. Desvaux (2) et je reviens aux deux toiles de Jean Roque ; les barques éblouissantes que je vous ai déjà signalées et un autre groupe de barques, celles-ci assoupies, endormies sous la pénombre bleue du soir, image parfaitement simple du repos et du silence ; deux pages sans prétention, mais d’une inspiration saine et large et d’une exécution magistrale. Une impression sincère, une facture riche, n’est-ce pas l’objet à proposer à l’ambition d’un vrai peintre ?