code_galerie Chroniques de l"Humanité, Site Léon Rosenthal

 

 

Léon Rosenthal, militant, critique et historien d'art

La question de l’art allemand, L’Humanité, « L’Actualité artistique », 13 février 1915, p. 3.

Au moment d’entreprendre l’étude des problèmes d’art posés par la guerre, problèmes dont j’ai montré, il y a huit jours, l’importance capitale et la complexité, je me sens arrêté par la crainte d’encourir une accusation grave à vrai dire, qui puisse se produire à l’heure actuelle : celle, tout simplement, de faire acte de mauvais Français.

Ne souriez pas : rien n’est plus sérieux et je vais, facilement, vous en convaincre. J’ai, en effet, l’intention de garder, dans mon étude, l’attitude que j’ai constamment observée, c’est-à-dire qu’en toute occasion, je m’efforcerai de soutenir les efforts originaux, je combattrai la répétition éternelle et mécanique des formes anciennes, et demanderai à nos artistes et artisans de s’inspirer de notre temps.

Une semblable doctrine heurte des routines très générales ; elle effarouche le goût d’un très grand nombre de personnes trop timides pour substituer un sentiment personnel aux admirations consacrées ; elle contrarie, enfin, des intérêts économiques très importants. Elle trouble, dans leur quiétude, les industriels qui entendent exploiter indéfiniment les styles catalogués et se croiraient menacés de ruine s’ils étaient obligés de se renouveler.

Tant de préjugés et tant d’intérêts expliquent insuffisamment la résistance à laquelle se heurtent les tenants de l’art moderne. Et voici que la guerre donne une acuité extrême à un reproche qui, depuis longtemps, avait été formulé, mais que l’on pouvait, naguère, écarter d’un haussement d’épaules : combattre la perpétuation des styles qui ont assuré à notre goût une célébrité universelle, protester contre les rééditions indigentes des styles Henri II, Louis XV ou Empire, c’est sacrifier, de gaieté de cœur, nos richesses nationales ; l’art moderne n’est qu’un écho des formes germaniques ; l’exalter, c’est faire le jeu de l’art et du commerce allemand.

Ne pensez pas que j’exagère. Au mois de septembre dernier, le Temps faisait ce tableau éploré des tendances artistiques de ces dernières années : « Nos arts et notre commerce s’encombraient d’articles made in Germany, qui dissimulaient ou révélaient leur origine selon les besoins de la vente ou du succès. L’abominable style munichois sévissait dans nos expositions de peinture et de mobilier ». Le New York Herald, dont l’allure est, d’ordinaire, très réservée, affirme, dans un entrefilet du 12 janvier, que « l’Allemagne a préparé la guerre, non seulement en élevant au maximum la force de ses armées et en organisant un espionnage intensif, mais encore en imprégnant de sa culture quelques-uns de nos intellectuels qui, sans s’en rendre compte, ont servi la cause germaine en exaltant les œuvres allemandes au détriment de celles de la France ».

Le réquisitoire est net, et l’on comprendra que j’éprouve le besoin de le réfuter. On voudra bien le remarquer. Aucune forme d’art n’est, particulièrement, incriminée : il s’agit d’un procès général. Jusqu’à ce jour, c’est surtout au sujet de la musique que l’on a essayé d’inquiéter l’opinion. M. Frédéric Masson et M. Camille Saint-Saëns ont dénoncé, dans de véhéments articles, le péril que la musique allemande faisait courir au goût français, et ils ont, surtout, pris à partie l’influence wagnérienne. Wagner a été dénoncé comme un ennemi de la France ; on a rappelé les sentiments, en effet regrettables, qu’il manifesta contre nous, en 1871. On a estimé qu’un homme capable de procédés aussi indignes ne pouvait être qu’un détestable musicien et l’on a affirmé qu’il avait perverti les oreilles françaises, exercé sur nos artistes une action pernicieuse, occupé sur nos scènes une place démesurée.

M. Vincent d’Indy a tenté une diversion et a appelé les colères sur Meyerbeer, considéré comme l’incarnation du génie musical prussien. Par parenthèses, Meyerbeer étant juif pouvait difficilement passer pour avoir incarné l’âme prusse, L’intervention de M. Vincent d’Indy m’a d’abord, je l’avoue, indigné. Je me suis demandé s’il se serait cru obligé de renier son maître, le génial musicien belge César Franck, dans le cas où la Belgique aurait failli à son devoir dans la crise actuelle. Je me suis rappelé qu’à la Schola Cantorum et à la Salle Gaveau, il avait consacré d’émouvants concerts à la gloire de Jean-Sébastien Bach, père de la musique allemande et de la musique moderne. À la réflexion, je me suis calmé, je me suis demandé si, au fond, M. Vincent d’Indy n’avait pas voulu détourner l’orage en livrant à la colère publique une victime expiatoire, et son geste m’a rappelé celui du peintre Nazon, en 1848.

Connaissez-vous cette anecdote célèbre ? Nazon, qui était un paysagiste de grand talent, se trouvait parmi la foule qui, en février 1848, renversa Louis-Philippe et envahit les Tuileries. Tremblant pour les chefs-d’œuvre exposés à la fureur populaire, il se met à la tête de l’émeute et, quand les vainqueurs se précipitent sur un tableau, il les arrête, les adjure de respecter une peinture glorieuse, un trésor appartenant à la nation. On l’écoute, on l’applaudit, mais bientôt il se rend compte qu’il faut faire la part du feu ou qu’il va être débordé. Alors, apercevant un portrait officiel, il donne, le premier, le signal de l’outrage, crève la toile et s’écrie : « Celui-là, mes amis, mérite votre courroux : c’est un Winterhalter ! » Grâce aux Winterhalter et à Nazon, les peintures des Tuileries furent, ce jour-là, préservées.

J’aime à croire que, nouveau Nazon, M. Vincent d’Indy a livré Meyerbeer pour sauver Bach, Schumann et leurs grands compatriotes. Quels que soient au surplus, les sentiments intimes de M. Vincent d’Indy, proscrire individuellement Wagner ou Meyerbeer, cela n’a, en soi, aucune espèce de signification. Il se peut que Wagner ait exercé une influence excessive ; il est probable que Meyerbeer a été surfait. Le mérite de tout musicien peut, ainsi, être discuté. Ce qui m’importe, c’est de savoir si l’on s’en prend à des individus que l’on condamne pour leurs propres crimes ou si l’on entend, à travers quelques personnalités, faire le procès total de l’art allemand.

On n’ose tout de même pas aller si loin. Déjà l’on a mis Beethoven hors de cause pour la raison admirable que sa famille était originaire d’Anvers, grâce à quoi il nous est loisible de continuer à admirer, sans remords, la Sonate au Clair de lune et la Neuvième symphonie. On a fourni d’excellents arguments en faveur de Mozart. Vous verrez qu’on trouvera de subtils prétextes pour amnistier Bach, Haydn, Gluck ou Weber et, finalement, il ne restera presque plus de musiciens dans les camps de concentration.

Il faut en prendre son parti. L’Allemagne a un génie musical qui a exercé sur la pensée du monde moderne une influence prépondérante. Nous le savions avant la guerre ; nous devons avoir, envers nous-mêmes, assez de loyauté pour le reconnaître encore aujourd’hui. Proscrire la musique allemande, ce serait nous priver de joies immenses qui, à quelques-uns d’entre nous, sont devenues nécessaires. Les Débats ont dit, à ce sujet, d’excellentes choses, le jour même où ils publiaient la lettre de M. Vincent d’Indy. Mais fussions-nous arrivés à nous sevrer de musique allemande que cela resterait inefficace.

Pour extirper de notre musique l’influence allemande, il faudrait proscrire tout l’art français contemporain qui a été élaboré au contact des chefs-d’œuvre germaniques, transformer dans nos conservatoires la grammaire de la musique, changer la mentalité de nos musiciens, abolir les trois-quarts de l’éducation musicale du public. Une telle œuvre est chimérique ; elle est impossible, elle est absurde.

Porté sur le terrain musical, le boycottage de l’art allemand n’a aucune chance réelle de succès. On peut développer, pour un temps, l’intolérance de la foule, empêcher les théâtres de jouer des opéras allemands et les concerts d’inscrire de la musique allemande à leurs programmes. Cela est fort secondaire, question, d’ailleurs, d’opportunité et de tact, sans conséquences durables. On n’obligera pas un musicien à détruire ses partitions préférées ; on ne l’empêchera pas, chez lui, de jouer avec quelques amis, une sonate qui lui ouvre le champ de l’idéal. Pût-on arriver à faire taire le violon ou le piano de l’amateur, on ne pourra, tout au moins, empêcher quelques êtres sensibles d’éprouver, parfois, au bord d’un ruisseau ou parmi les murmures d’une forêt, des émotions qu’ils doivent à Beethoven ou à Wagner.

Est-ce à dire que la musique française soit condamnée à n’être qu’un écho de la musique allemande ? Cela est une tout autre question. Il est légitime d’estimer que certains musiciens ont puisé trop directement dans les trésors germaniques. M. de Saint-Saëns et M. Vincent d’Indy se sont employés, comme musiciens, par leurs œuvres et par leur enseignement, à réagir contre des admirations trop étroites ou trop exclusives. Ils ont remis en honneur des traditions nationales oubliées. Ce mouvement auquel ont collaboré des maîtres comme M. Gabriel Fauré ou M. Debussy s’est affirmé par des œuvres remarquables. Il ne gagnerait rien à être accompagné de brutales et simplistes proscriptions.

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Tout ce débat, en somme, aurait une très faible portée si la musique seule devait être mise en cause. Mais tous les arts sont solidaires. Les instincts d’intolérance que l’on essaye de développer chez le public s’étendront, sans difficulté, aux arts plastiques, aux arts appliqués à la vie. En cet ordre nouveau, ils pourraient provoquer un véritable danger. C’est ce danger, précisément, que je me proposais de dénoncer aujourd’hui en justifiant mes prédilections. Je me suis laissé entraîner par la musique et me voici arrivé au terme de ce feuilleton. Force m’est donc, pour user du langage du Palais, de remettre ma défense à huitaine. Soyez tranquilles, je ne me déroberai pas et, d’ailleurs, si je n’étais, à l’avance, assuré de votre verdict, j’aurais apporté plus de hâte à me justifier.

En post-scriptum : « J’ai reçu les premiers numéros du Petit messager des arts et des artistes et des industries d’art. Envoyé gratuitement à tous les artistes et critiques d’art aux armées, il se propose de maintenir entre eux un lien moral et de centraliser les renseignements sur le sort de chacun d’eux. Il nous faudra, quelque jour, que nous rappelions la mémoire de ceux qui sont morts au feu. Il faudra aussi envoyer un dernier souvenir à ceux que l’âge ou la maladie ont frappés, depuis le début de la guerre, Bracquemond, Tattegrain ou Franz Scheidecker ».