code_galerie Chroniques de l"Humanité, Site Léon Rosenthal

 

 

Léon Rosenthal, militant, critique et historien d'art

Carolus-Duran, L’Humanité, « Notes d’art », 25 février 1917, p. 7.

Carolus-Duran a eu la carrière la plus heureuse. Il a reçu tous les honneurs officiels, il a été accablé de commandes, il a été populaire. Entouré d’enthousiastes admirateurs, il a dû remarquer à peine l’abstention progressive d’un petit nombre de personnes. Celles-là étaient, précisément, celles qui aiment véritablement la peinture, qui y cherchent, non pas la distraction d’un instant, mais un plaisir profond et intime ; elles veulent que l’artiste exprime, avec intensité, une pensée personnelle, savent reconnaître, sous les maladresses ou les tâtonnements de l’exécution, les efforts et les recherches, mais ne pardonnent pas à un virtuose de s’abandonner à une molle et spécieuse facilité. Ce sont des juges difficiles, mais fidèles, capables de soutenir l’artiste méconnu, capables de le recommander à la postérité. La foule bruyante oublie ses favoris de la veille, pour enivrer les héros du jour d’acclamations aussi éphémères ; eux seuls fondent les réputations durables.

Ils avaient pu concevoir, tout d’abord, les plus belles espérances sur la carrière du peintre qui exposa, en 1866, L’Assassiné, Souvenir de la campagne romaine. La toile, qui est au musée de Lille, est grandiloquente et emphatique, mais cela tient un peu au tempérament des paysans romains dont elle traduit la douleur et la colère gesticulantes. D’ailleurs, en 1866, cette outrance n’était pas pour déplaire. Elle réveillait les instincts romantiques étouffés sous la manière guindée, correcte, distinguée et fade qui plaisait aux dirigeants du Second Empire. Le sujet avait été pris à l’Italie, mais il avait un accent nouveau et cette scène populaire, par son choix, par son caractère, par l’exécution violemment contrastée, s’apparentait au maître qui, un moment, en 1840, avait paru entraîner l’École française et qui, malgré l’inintelligence du public, continuait à la dominer, je veux dire Gustave Courbet.

Le réalisme allait-il trouver un champion nouveau en Carolus-Duran ? Il le crut, peut-être, lui-même, puisqu’il alla étudier, chez eux, les grands précurseurs de la vision moderne, Vélasquez et les peintres espagnols qui lui font cortège. En allant en Espagne, Carolus-Duran subissait le même ascendant qui, vers le même temps, s’exerçait sur Manet et sur Henri Regnault. Carolus-Duran s’enthousiasma pour Vélasquez et, dès lors, pendant toute sa vie, il ne cessa de se réclamer de lui. De ce maître sévère et sobre, par excellence, il tira des leçons singulières et bien imprévues.

La Dame au gant, du Salon de 1869, qui figure au musée du Luxembourg, était, certes, un remarquable et très beau morceau, raffiné d’invention, d’exécution délicate. Mais à l’outrance des débuts avait succédé une distinction mondaine, une réserve de bon ton qui replaçait l’artiste près des portraitistes officiels du temps, de Cabanel ou de Mlle Nélie Jacquemart, avec une palette un peu nettoyée.

Cette formule, elle-même, fut passagère. Henri Regnault, dans sa fameuse, trop fameuse Salomé, du Salon de 1870, étonna par les prestiges d’une exécution étourdissante. Le rideau de peluche jaune sur lequel se détachait la tête crépue de son héroïne, eut une influence détestable. Je ne sais si Carolus-Duran en fut directement impressionné, mais, dans le genre du portrait, et surtout du portrait féminin où il développa, désormais, presque toute son activité, il visa, de la façon la plus accusée, au tapage et à l’éclat. Des carnations séduisantes sur des fonds de peluche ou de velours attiraient immédiatement le regard sur ses tableaux. La foule se prenait à des effets faciles dont il jouait supérieurement et n’apercevait ni la monotonie du procédé ni les à peu près d’un dessin sans force et d’un pinceau sans accent.

Parfois, parmi cette suite abondante de portraits féminins, tous brillants, et auxquels il manquait toujours un je ne sais quoi, sans doute le sentiment de l’effort sérieux de l’artiste pour exprimer son modèle, se glissait une page plus savoureuse qui ne manquait ni de véritable allure, comme le portrait de Croizette (la Dame à cheval au bord de la mer), ou de force, comme le portrait d’Émile de Girardin. Un dessin, exposé récemment, au musée du Luxembourg, se tenait bien parmi des œuvres de nos meilleurs maîtres. Peut-être, plus tard, quand les amateurs retrouveront, dans des collections, des portraits que le temps aura amortis, ils reconnaîtront des qualités véritables et s’étonneront de la sévérité avec laquelle ils furent parfois jugés. C’est qu’ils les verront seuls, isolés du cortège compromettant au milieu duquel ils furent produits. C’est aussi qu’ils n’auront, alors, à se préoccuper ni des mauvais exemples qu’ils ont donnés aux artistes, ni de l’influence déprimante qu’ils ont pu exercer sur le goût public. La sévérité de certains critiques vient, précisément, de ce que l’on savait que l’artiste aurait pu être excellent, si, au lieu de se laisser dépraver par l’adulation des foules, au lieu de rechercher une malsaine popularité, il avait été plus sévère envers lui-même et s’était fait une idée plus hautaine de son art.

Pendant qu’il s’abandonnait à la joie des triomphes perpétuels, un de ses contemporains, plus âgé de quelques mois, dans le silence, dédaigneux de l’injustice d’un public qui le méconnaissait, peignait avec une gravité, une piété presque religieuse, sa mère, ses sœurs, quelques amis. C’est lui qui, dans sa probité et sa réserve, a le mieux calculé. Il a ignoré ces récompenses vaines qui enivrent les cerveaux vains, mais il s’est assuré les suffrages qui demeurent, et la postérité, quand elle s’inquiétera des artistes qui peignirent la femme à la fin du XIXe siècle, oubliera Carolus-Duran pour nommer Fantin-Latour.

En post-scriptum : « Le Foyer de Demain, la revue que publia notre excellent confrère Goutière-Vernolle et qui est consacrée à tous les problèmes que suscitent les ouvrages de la guerre actuelle, vient de reprendre sa publication […] ».